Les êtres humains peuvent-ils comprendre les choses, c'est à dire toute réalité concrète ou abstraite conçue comme une unité dans ses principales caractéristiques par la pensée, le raisonnement ou l'intuition, grâce à leurs différents langages ? Telle est la question. Depuis la nuit des temps, l'être humain a, pour pouvoir survivre aux intempéries et autres dangers de son environnement, essayé de communiquer avec d'autres êtres de son espèce. Pour pouvoir communiquer, les êtres humains ont recours au langage articulé, mais aussi à d'autres codes, comme les mimiques (sourire, froncer les sourcils, etc.) ou les mouvements du corps (tendre la main, incliner le buste, etc.). Les humains pensent tout connaître des choses grâce à leurs moyens de communications, le langage et les mots, les signes et les gestes ; mais en réalité même les choses que l'on sent tout le temps ne nous échappent-elles pas devant les préjugés de notre vocabulaire linguistique? Autrement dit, les mots sont-ils des interprétations humaines des choses ou peuvent-ils se confondre avec les choses qu'ils désignent? Lorsque nous définissons une chose, nous lui donnons une appellation culturelle et nous n'essayons pas d'aller plus loin que l'apparence même de ce que nous nommons ainsi. Les choses sont-elles le reflet propre de leur signe linguistique ? Peut-on faire confiance aux mots ?
Une chose peut être désignée par différents mots comme par exemple le mot " glace " qui a différents signifiés, eau solidifiée par le froid, crème congelée sucrée, aromatisée naturellement ou artificiellement et dégustée en dessert ou comme rafraîchissement, plaque de verre encadrée ou non dont une face recouverte de tain qui assure la réflexion des images. Il est alors facile de deviner la complexité des liens entre les mots et leurs choses. Il n' y a que les noms propres qui désignent une seule chose en particulier. Les mots ont été inventés par l'homme selon Hermogène car il considère que ce sont les hommes qui se sont mis d'accord pour nommer par un signe linguistique telle ou telle chose. Le problème de ces signes linguistiques est qu'ils sont arbitraires, qu'ils ne font des détails que des généralités. Un verre d'eau est pour un homme un verre d'eau mais que fait l'homme des différences des décorations et autres aspects d'un verre qu'il traduit par généralité en un seul mot ? D' après les Sophistes, c'est par les conventions, que les hommes ont inventé les mots et donc de ce fait ils peuvent les changer à leur guise. Mais aujourd'hui, nous pouvons nous poser la question, pourquoi personne ne les a jamais changés ? Tout simplement car si les hommes avaient changé chaque matin le sens des mots, le soir n'aurait plus le sens du repos. Et bien sur il faut voir que même si le sens des mots ne change pas, c'est l'évolution de la langue elle-même qui témoigne de notre volonté de conquérir la liberté totale grâce à notre éducation et à son vocabulaire, c'est le cas du vieux français qui aujourd'hui oublié de nos traditions s'est changé non dans la totalité de ses mots mais dans la totalité de ses phrases. Des mots ont disparu de notre langage comme oubliés, détestés, sans valeur alors qu'en vérité si les moeurs évoluent en même temps que leurs langages, ce sont les détails qui se perdent, et quand des mots disparaissent alors que d'autre apparaissent c'est d'anciennes forme de pensée qui sont remplacée par des nouvelles car parler et écrire c'est reproduire, interpréter selon notre pensée. De ce fait nous pouvons réellement nous demander si les signifiants correspondent bien à leurs signifiés comme par exemple pour le mot serpent en français qui se traduit par le mot snake en anglais et qui font de notre représentation acoustique et visuelle de cet animal un vulgaire « ordre de lettres » parmi d'autres et qui diffère selon les cultures et les lieux de notre planète. Pour Socrate les mots sont justes par nature et donc représentent bel et bien les choses qu'ils désignent ; Platon qui a suivit durant huit années Socrate à écrit un dialogue entre deux personnages Cratyle et Hermogène réfléchissant tous deux sur la naissance du langage. Cratyle pense, qu'à l'origine, les mots étaient l'exacte image acoustique des choses qu'ils désignaient : on avait donc un langage universel qui n'avait pas besoin de traducteur (idée du langage parfait que parlaient les hommes dans la tour de Babel : tous se comprenaient, puis Dieu a puni l'orgueil des hommes en détruisant la tour, obligeant les hommes à se disperser, et les condamnant à ne plus se comprendre). Pour Hermogène, le langage est né d'une convention arbitraire passée entre les individus d'une même communauté : ils ont décidé du nom de chaque chose pour se mettre d'accord entre eux. Dans un vers de Racine nous pouvons voir que les mots (les signes) n'ont pas été inventés et juxtaposés aux choses par hasard, « Qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ». Ce ne serait d'après lui dû à aucun hasard que serpent se nomme ainsi car il représente bien le sifflement en « s » de l'animal nommé. Ce sont alors les mots qui ont été inventés par interprétation juste des choses. Comme Mallarmé dans le lieu, rien que le lieu « Les langues imparfaites en cela que plusieurs ; manque la suprême. Le vers, lui, philosophiquement, doit rémunérer au défaut des langues. » Un grand nombre des poèmes sont, surtout dans la dernière partie de son oeuvre, à peu près inintelligibles. Cette obscurité voulue tient à l'esthétique du poète, qui cherchait dans les mots, moins la signification intellectuelle et les rapports logiques, que la valeur et les relations musicales. Les mots deviennent alors plus que des illustrations du réel mais s'imprègnent de l'imagination de leur auteur, ils deviennent l'entité du désir de changer leur signifié. Le langage poétique veut échapper au concept, à l'arbitraire du signe et s'efforce de ressaisir le réel par des jeux d'analogie et par la musicalité du signifiant. Mais la poésie n'est pas un langage universel, comme Mallarmé l'avait souhaité car le fait qu'une langue ait des genres ou n'en ait pas est là encore lié à une interprétation du réel : en anglais tous les objets son neutres, mais en français, ils sont au masculin ou au féminin. D'où des connotations spécifiques des objets liées à leur genre. En allemand, "soleil" est féminin, alors que "lune" est féminin : comment traduire en français un poème allemand qui commence par ce vers: "ma soeur, le soleil" ? Les langues connaissent donc au-delà de leur moyen de narration (poésie en vers par exemple) des problèmes de traductions. Par exemple le mot "aimer". En français, ce mot englobe des éléments très différents : on peut "aimer" un aliment, comme on peut "aimer" sa femme. En anglais, on distinguera ici les concepts en faisant deux catégories : l "like" food, but I "love" my wife. On voit bien que, là encore, c'est un autre découpage du réel qui est proposé. On peut expliquer ainsi pourquoi de nombreux écrivains qui ont dû changer de langue (Beckett, Ionesco entre autres) ont dit ne pas pouvoir écrire les mêmes romans dans les deux langues. Chaque langue impose une certaine image de la réalité, différente de celle d'une autre langue. C'est aussi pour ça que chaque culture, liée à une langue spécifique, ait des ressources différentes : l'allemand et le grec sont des langues douées pour la philosophie dans la mesure où elles permettent aisément de créer de nouveaux mots, de nouveaux concepts. On peut remarquer d'ailleurs, que les philosophes français réutilisent souvent ces concepts sans essayer, vaine tentative, de les traduire.
Les artistes contemporains, les musiciens surtout cherchent plus dans les mots la forme que le fond de leur sens. Les mots deviennent alors plus des lettres assemblées qu' une unité de langue consistant en un ou plusieurs sons à laquelle est associé un sens et dont la représentation graphique est comprise entre deux blancs. « La rue Kétanou » groupe de musique rochelais chante dans une de leur chanson nommée « les mots » l'essence du mot, mot ; « Des gros mots pour les grossistes, des mots de tête pour les charlatans, des jeux de mots pour les artistes, des mots d'amour pour les amants, des mots à mots pour les copieurs, des mots pour mots pour les cafteurs, des mots savants pour les emmerdeurs. » Tous les mots deviennent alors représentatifs des choses tantôt abstraites tantôt concrètes.
D'après le linguiste Ferdinand de Saussure dans Cours de linguistique générale publié en 1916 à titre posthume, " le signe linguistique unit non une chose et un nom, mais un concept et une image acoustique " et " le signe linguistique est arbitraire. Ainsi l'idée de " soeur " n'est liée par aucun rapport intérieur avec la suite de sons s ö r qui lui sert de signifiant. "
L' arbitraire du signe ne signifie pas que le choix du mot juste est librement laissé au locuteur ; Saussure a simplement voulu dire que le lien unissant le signifiant ( l' image acoustique du mot ) au signifié ( le concept auquel renvoie le signifiant ) est purement conventionnel. Ce que prouve l'existence même de langues différentes.
Parmi les différences de chacune des langues parlées de notre planète, certaines donneraient plus de détails en ce qui concerne certaines choses alors que d'autres n'en n'offriraient pas à leurs utilisateurs pour ces même choses. Certains mots d'une langue n'ont même pas de traduction dans une autre. L'appellation des choses par les mots est donc culturelle comme le dit Platon par Cratyle "La nature n'assigne aucun nom en propre à aucun objet : c'est affaire d'usage et de coutume chez ceux qui ont pris l'habitude de donner des noms. " Pour lui au delà de la nature si parfaite, des êtres arrivent à juger les choses et à leur imposer des noms, ce qui est le propre de l'être humain ; et en regardant plus loin encore nous pouvons remarquer que les hommes en définissant tout ce qui bouge ou ne bouge pas d'après des codes et des signes linguistiques conventionnels perdent toute leur subjectivité, leur façon de penser qui normalement leur est propre, ils perdent leur propre jugement et préfèrent se fier aux préjugés du monde dans lequel ils vivent. L'homme perçoit « la » chose comme « une » chose et c'est bien là le problème des mots arbitraires.
Mais alors que se serait-il passé si nous avions une seule et même langue depuis toujours ? Notre dictionnaire serait partagé entre un millier de volume dans lequel tous les détails de chaque chose seraient explicitement écrits et associés à des mots. Ce serait encore plus perdre de sa subjectivité. Mais il faut comprendre aussi que si les mots sont arbitraires, c'est dans leur nombre et que si pour chaque détail il existait un mot, il y aurait tout simplement trop de mots qui dans l'ensemble ne pourraient pas être utilisés avec exactitude par les êtres humains car nous ne pouvons assimiler que quelques milliers de mots.
Les mots sont le reflet saccadé des choses, malgré la diversité des mots les choses restent arbitrairement interprétées par l'être humain. Les hommes ont depuis l'antiquité utilisé des signes linguistiques et des langues sans jamais pouvoir transposer réellement les mots sur les choses.
Tout le problème vient de la notion de concept, de nos représentations mentales des choses réduites à l'essentiel. Le langage, système de signes, opère une sorte de découpage arbitraire de la réalité, que nous percevons par nos sens mais que nous comprenons par les mots.
" Nous croyons savoir quelque chose des choses elles-mêmes quand nous parlons d'arbres, de couleurs, de neige et de fleurs et nous ne possédons cependant rien que des métaphores des choses, qui ne correspondent pas du tout aux entités originelles. " écrit Nietzsche dans le livre du philosophe en 1904 (posth.) tout comme Bergson qui explique que notre pouvoir de nommer les choses nous donne l'illusion de les connaître et qu'au contraire les mots masquent les choses et nous masquent nous-même au lieu de nous offrir la liberté d'expression tant voulu mais tant renier par les hommes. Nous ne voyons pas le monde tel qu'il est car même si les mots se rapprochent de choses réelles dans certains cas ils s'en éloignent sans raison dans d'autres circonstances. Nous perdons donc notre singularité en les employant. Pour Bergson il n'y a que par la création, des artistes qui leur redonne cette singularité dans ce qu'ils disent et dans ce qu'ils pensent. Ce serait donc non les mots en eux même mais l'emploi de ces même mots par nous les humains qui manquerait de sincérité. L'utilisation des mots n'est pas à prendre à la légère car le simple emploi d'un mot dans un contexte précis peut entraîner le contraire de la pensée de son utilisateur. Il va de soi que si les humains avant de se plaindre des mots les apprenaient tous avant d'en employer quelques uns pour former dans une phrase une cohérence maladroite nous aurions plus confiance aux mots. Il est juste qu'un enfant n'ait pas confiance aux mots car il les apprend mais comment se fait-il qu'un ignorant âgé puisse aujourd'hui se plaindre de son ignorance, comment est-il possible qu'un être manquant de vocabulaire, de grammaire linguistique puisse dire que les mots sont approximatifs ? Car en les jugeant ainsi il fait tout simplement ce qu'il reproche aux mots, il juge arbitrairement dans ses quelques connaissances des mots, la globalité de ces même mots.
Mise à part cela il est vrai que les mots restent approximatifs car ils existent depuis l'antiquité et nos ancêtres en sont les créateurs mais les mots ne sont pas les choses, les mots sont les interprétations humaines de ces même choses et il est donc normal que par interprétation des choses et en voulant communiquer nous avions formé à partir de ces manques au besoin, un système de signes et non de signaux comme entre animaux, nous avions créé les signes les plus justes possibles, les plus faciles et les plus générales pour que la compréhension du monde nous soit intelligible. Il ne faut donc pas avoir confiance aux mots comme chose mais aux mots comme interprétation des choses. Si nous avons confiance aux mots pour ce qu'ils représentent globalement nous ne nous tromperions jamais sur leur sort. Comme le dit Bergson dans Le Rire publié en 1900 c'est ce manque d'exactitude qui nous pousse à devenir esclave des mots et de leurs sens car nous nous arrêtons précipitamment devant les choses sans penser à son signifié universel que trop rarement, " Pour tout dire, nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées à elles ".
Selon John Locke philosophe, humaniste et médecin anglais du 17èim siècle au c½ur du langage ce sont les noms qui représentent les choses. Mais il nous arrive d'apprendre des mots avant de savoir quel contenu ont les idées complexes qu'ils signifient. Ou encore nos termes changent insensiblement d'emploi. Les disputes entre les hommes voient le triomphe des sophistes, qui abusent de mots inintelligibles et d'astuces logiques. Surtout, nous avons la fâcheuse tendance de prendre les mots pour les choses, et il nous suffit de parler pour croire à ce que nous disons. Les mots creux égarent l'entendement. Locke pense que les noms des espèces et des genres (l'homme, l'animal) ne sont pas faux, mais qu'ils ne représentent pas l'essence réelle des individus, qui seuls existent: dire que l'homme est un animal raisonnable n'est rien de plus qu'un jeu de langage. Obscur, trop souvent général et simplificateur, le langage manque de la floraison des mots qui, idéalement, reproduiraient la multiplicité infinie des choses. Il faut le surveiller et, pour cela, bien connaître par quels mécanismes se constitue nos idées simples, comment se forment nos idées complexes et quelle connaissance nous pouvons obtenir du monde réel. Il faut donc se méfier des mots et de leur emploi car l'on en vient à vivre et à comprendre les choses uniquement par les mots. Pour le linguiste Emile Benveniste « c'est ce qu'on peut dire qui délimite et organise ce qu'on peut penser ». Notre vision du monde est, d'une certaine manière, prédéterminée par la langue que nous parlons. Les peuples qui ne disposent que de trois ou quatre mots pour distinguer les couleurs du spectre chromatique « voient » la réalité sous un jour différent du nôtre. C'est donc malheureusement les mots (la création humaine) qui nous donnent une mauvaise interprétation des choses (la création naturelle).
Les mots font partie de nous dès notre plus jeune âge, ils viennent de notre éducation. Alors encore en bas âge, les enfants sont soumis à répéter les mots que prononcent leurs parents pour pouvoir essayer de communiquer comme les perroquets qui peuvent certes « proférer des paroles », mais qui sont incapables de comprendre ce qu'ils disent. Or si nos conventions en ont voulu ainsi c'est qu'il serait impossible sans signe linguistique de communiquer entre nous, d'avoir une réponse à nos paroles. Les mots sont alors présents pour nous permettre de nous comprendre ou de donner un nom aux choses qui nous entourent, mais ce n'est pas le terme qui est important c'est son entière définition que nous pouvons trouver dans n' importe quel dictionnaire. Se libérer des mots est impossible sauf comme dans " l'enfant sauvage " réalisé par François Truffaut en 1969 pour quelqu'un n'ayant jamais reçu d'éducation. Les mots ont comme intérêt de nous faire comprendre les choses, ils nous permettent de devenir civilisés. Mais des fois ce sont les mots eux même qui nous perdent dans l'incompréhension de notre monde. Dans 1984 de George Orwell, le parti politique unique contrôle tout et pour ne connaître aucun opposant les membres de ce même parti ont créé un nouveau dictionnaire nommé le "novlangue" dans lequel plutôt que de dire " bon " et " mauvais ", on dira en novlangue " bon " et " non bon " ; les mots disparaissent petit à petit comme disparaissent les représentations mentales de ces mots. Nous sommes guidés par les mots, et en somme nous serions susceptibles de devenir esclaves de notre langage (puisque le mot liberté n'existerait pas) et sauvages (puisque les mots apprivoisé et éducation n'existeraient pas) sans nous en apercevoir. Comment comprendrait-on les choses sans les mots ? Nous les comprendrions différemment, puisque nous chercherions à comprendre uniquement celles qui servent ou qui pourraient nuire à nos besoins, c'est l'instinct même. Nous vivons avec les choses, alors qu'avec les mots nous ne faisons que les interpréter et nous voulons étendre cette interprétation au monde entier à la façon de l'universalisme politique.



